Conférences et Grands entretiens |

Emmanuele COCCIA

"L'écologie est souvent un obstacle"

Interview par Simon Brunfaut, L'Echo, 5 mars 2019

Selon Emanuele Coccia, les plantes sont les plus grands créateurs du monde. ©Vincent_Jarousseau

Maître de conférences à l'EHESS, Emanuele Coccia est l'auteur de nombreux ouvrages, comme "La vie sensible" ou "Le bien dans les choses". Il s'est tout autant intéressé à la publicité qu'à la mode. Dans "La vie des plantes" (Rivages), il nous révèle ce que les plantes ont à nous apprendre sur le monde et sur notre rapport à celui-ci.

Votre ouvrage "La vie des plantes" possède une origine autobiographique. En quel sens?

J'ai fait mes études dans un lycée agricole. Je ne viens pas d'une famille d'agriculteur. Je suis né dans un milieu urbain, éloigné de la nature, de la campagne. Très tôt, j'ai été fasciné par les plantes. À l'époque, en Italie, on était considéré comme un paria en faisant ce genre d'études. Après, j'ai pris un autre chemin, mais j'ai continué à lire des ouvrages scientifiques et des livres sur la botanique. Avec le temps, j'ai compris que c'était un atout.

Comment écrire sur les plantes quand on est philosophe?

L'écriture scientifique est souvent terriblement froide. C'est une illusion de croire que la vérité ne peut se transmettre que sous cette forme neutre et aride. Surtout, la science recèle un inconscient théorique beaucoup plus surréaliste que l'on imagine. La botanique se contente de nous dire: grâce à la photosynthèse, il y a de la vie sur terre. Et pourtant, les conséquences sont étonnantes, et elles nous introduisent dans un monde plus surréaliste que certaines mythologies amérindiennes. Au fond, cela revient à dire que les plantes sont les "Titans" qui font notre monde: à chaque fois qu'on regarde une plante on devrait voir l'origine de notre monde. La science possède en germe des mythes remplis d'images. Hélas, nous n'avons pas appris à les lire et à les utiliser.

En outre, tout le savoir universitaire se base sur cette séparation entre les sciences de la nature et les sciences humaines, qui repose elle-même sur la vieille distinction entre l'homme et le reste de la nature, alors que plus personne ne croit à cela. Il est plus que jamais nécessaire de croiser les savoirs.

Que peuvent nous apprendre les plantes?

Les plantes sont les plus grands créateurs du monde. Elles sont responsables de l'oxygénation de l'atmosphère et de la transformation de l'énergie solaire. Elles rendent cette énergie disponible pour tous les êtres vivants. Elles nous apprennent notamment que le monde n'est pas une entité préalablement constituée à laquelle la vie doit s'adapter. Le monde est une production des vivants qui en font partie. D'autre part, le monde est toujours un artefact d'une autre espèce. Être au monde suppose donc toujours entrer en rapport avec d'autres espèces. Nous vivons dans un monde conçu par et pour d'autres espèces vivantes. C'est pourquoi la politique a toujours lieu entre les espèces et non au sein d'une seule et unique espèce. Il n'y a pas de politique entre les humains, mais seulement entre les espèces. Enfin, il y a une unité de la vie qui traverse toutes les espèces malgré les différences et les oppositions.

Vous pointez quelques insuffisances de la pensée écologique. Pourquoi cette critique?

L'histoire de l'écologie est intéressante. Le terme est inventé en 1866 par Ernst Haeckel. L'écologie a une dette immense envers la théologie. Le lien généalogique entre les espèces ne pouvait être pensé que par la théologie, moyennant la présence d'un dieu. Il y a une idée fondamentale derrière ce mot: l'ensemble des espèces doivent être en harmonie, produire le même ordre et le même profit, comme dans une grande maison. Au passage, il est intéressant de noter que l'économie et l'écologie naissent en même temps, ce sont deux sciences jumelles.

C'est pourquoi, à mon sens, il est vain de croire que l'écologie puisse combattre le capitalisme. Le problème de l'écologie est de postuler qu'il y a une harmonie préétablie, que les espèces expriment, produisent et confirment cette harmonie. Cette harmonie est couplée à un profit individuel et global. En filigrane, apparaît cette idée totalement fausse: si l'homme cesse de faire ce qu'il fait, ça ira mieux. C'est ridicule! Il n'y a pas d'harmonie préétablie, pas d'équilibre éternel, mais des négociations permanentes. On croit toujours qu'il y a une utilité immanente dans la nature. C'est la raison pour laquelle l'écologie est souvent un obstacle.

Bien sûr, il existe aujourd'hui des urgences climatiques qui rendent le monde de moins en moins habitable pour l'homme, mais il y a aussi un énorme malentendu concernant le concept d'Anthropocène. Ce n'est pas une nouveauté qu'une espèce façonne le monde. Ça a toujours été le cas. Sans cette activité incessante, la Terre est inhabitable. Avant, ce sont les plantes qui ont marqué l'existence de la planète. La question n'est pas celle d'arrêter de modifier la planète, mais de comment intégrer notre vie dans la vie des autres.

À ce sujet, vous déclarez: "Le monde est la vie des autres." Le modèle des plantes pourrait-il, par exemple, nous aider à penser le phénomène migratoire actuel face auquel on observe une grande crispation?

La crispation et la fermeture sont des phénomènes de réaction. Les gens essayent de s'accrocher à de vieux fantasmes. C'est un mouvement de réaction face à un monde qui a changé et détruit l'État-nation. D'un point de vue politique, l'État-nation ne pourra jamais résoudre ces questions. On prétend, de manière totalement absurde, que le rapport entre l'individu et le territoire se décide une seule fois dans la vie, à la naissance. L'État nation naît de l'interdiction de faire de la relation entre sujet et territoire un objet de négociation infinie. Pourtant tout vivant ne peut que migrer. Même les plantes: on les considère comme fixes, mais ce sont les espèces les plus mobiles sur Terre. Toute plante est faite pour lancer sa propre progéniture au loin. La graine voyage ainsi des kilomètres. Du point de vue du vivant, la notion d'"autochtonie" n'a pas de sens. Pendant longtemps, on y a cru, mais il s'agit en réalité d'une construction artificielle. La vie est faite pour migrer. D'ailleurs, les continents ne cessent de dériver. Tout continent est un bateau qui transporte une partie de la nature d'un point à un autre. Je ne dis pas qu'il faut vivre comme des plantes, mais l'État est un modèle obsolète. Il faut repenser les rapports entre l'espace et les populations à une échelle plus globale.

Vous prenez en compte "le fait végétal avant le fait animal". Quel est votre point de vue au sujet de l'antispécisme et de la cause animale en général?

L'antispécisme - et tout ce qui en découle (végétarisme, véganisme, etc.) - est une attitude qui consiste à refouler les problèmes fondamentaux. Tout d'abord, il a été prouvé que les plantes possèdent une conscience. D'autre part, tout être vivant tue des autres êtres vivants. La vie est toujours le sacrifice de l'autre: la vie animale se nourrit de la vie végétale. Et plus généralement, la vie d'une espèce est toujours la réincarnation d'autres espèces. Tous les vivants partagent le même corps, la chair de la Terre. L'antispécisme traduit l'ancienne hiérarchie entre le non-humain et l'humain dans la nouvelle hiérarchie entre l'animal et le non-animal. C'est pourquoi l'antispécisme reste une forme d'humanisme élargi aux animaux, doublé par une attitude moraliste. Qui plus est, il fait de l'humanité la police de l'univers. En outre, avec l'attitude antispéciste, on retrouve toujours le fétichisme de l'espèce. Or, une espèce n'est pas une substance éternelle mais la métamorphose d'autres espèces. Chaque espèce porte les traces des autres espèces. L'humanité, par exemple, est une expérience commencée par des singes.

Vous êtes un penseur du lien et du mélange. Dernièrement, on a vu que le mouvement des gilets jaunes était le signe d'un affaiblissement de l'espace public, mais peut-être aussi d'une autre manière de créer des liens par l'entremise des réseaux sociaux. Qu'en pensez-vous?

Les réseaux sociaux sont le nouvel espace public. Ils ont compris que l'espace public est un mélange entre l'intime et le public. Ils ont compris que l'on pouvait seulement construire le politique à partir de l'exposition de soi et de l'intime. Évidemment, pour l'instant, ce n'est pas encore tout à fait au point. Mais l'intuition est forte: c'est la forme la plus juste dans un monde marqué de plus en plus par la mobilité. La socialité ne peut plus passer par l'inscription dans un territoire. Ces structures rendent possible ces nouveaux liens qui ne sont plus spatiaux et étatiques.

Pour citer ce document

, «"L'écologie est souvent un obstacle"», cehta [En ligne], Conférences et Grands entretiens, Emmanuele COCCIA, mis à jour le : 08/03/2019
, URL : http://cehta.ehess.fr/index.php?1098.
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